L’authenticité inauthentique
Pendant longtemps, l’individu s’est inscrit dans une société où les valeurs, les appartenances et les projets collectifs occupaient une place centrale.
Progressivement, l’émancipation à l’égard de ces cadres a fait de l’individu la référence première : libre de construire son existence, mais aussi de plus en plus responsable de ce qu’il en fait.
Ce déplacement du collectif vers l’individu marque l’avènement de l’individualisme : l’ère du « moi ».
Cette émancipation s’est accompagnée d’une nouvelle exigence : réussir sa vie et être heureux.
Bien au-delà d’une aspiration personnelle, le bonheur est désormais associé à l’épanouissement, à la performance et à la productivité. Il est devenu un marché à part entière.
Pour l’atteindre, les méthodes se sont multipliées : confiance en soi, gestion des émotions, pensée positive, lâcher-prise, développement de son potentiel, relooking, conseils beauté, transformation physique, quête d’authenticité…
Nous voulons être nous-mêmes, et le marché nous explique comment y parvenir.
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Libres d’être heureux et contraints d'y réussir.
À l’ère du « moi », la liberté de construire son existence s’accompagne d’une conviction : notre bonheur dépendrait avant tout de nous-mêmes, de nos choix et de notre capacité à nous transformer.
Le marché prospère sur cette promesse. À chaque difficulté, sa méthode ; à chaque insatisfaction, une solution. Il suffirait d’apprendre à penser autrement, à mieux gérer ses émotions, à modifier ses habitudes ou ses comportements.
Une promesse qui sous-estime le poids de notre histoire, de nos fragilités et des circonstances dans lesquelles nous évoluons.
Nous pouvons parfaitement reconnaître qu’une réaction est disproportionnée et continuer à la reproduire, tout comme nous pouvons avoir conscience qu’une relation nous fait souffrir sans parvenir à nous en dégager. Comprendre pourquoi nous agissons ne suffit pas toujours à agir autrement.
Lorsque, malgré toutes les méthodes proposées, le changement attendu ne vient pas, la promesse d’émancipation se retourne contre l’individu.
Puisque nous sommes supposés détenir les clés de notre bonheur, ne pas y parvenir devient notre propre échec.
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Uniques ou tous pareils ?
À des individus singuliers, le marché du bonheur propose volontiers les mêmes réponses : s’affirmer, poser des limites, lâcher prise, sortir de sa zone de confort… Comme si les mêmes conseils pouvaient produire les mêmes effets chez chacun.
Un comportement n’est ni une qualité ni un défaut en soi. Une grande sensibilité peut nourrir des relations profondes ou devenir source de souffrance. Une forte exigence peut conduire à l’excellence ou à l’épuisement. Ce qui constitue une ressource dans une situation peut devenir une fragilité dans une autre.
Prenons une personne toujours disponible pour les autres, jusqu’à s’oublier elle-même. Lui conseiller de poser des limites paraît évident. Sa disponibilité lui procure pourtant peut-être reconnaissance, utilité ou sécurité.
Chaque comportement comporte des bénéfices et des coûts, dont l’équilibre est propre à chacun. Ignorer ce qu’il apporte, c’est passer à côté de ce qui contribue à le maintenir.
Une méthode peut être une grille de lecture sans devenir un modèle auquel se conformer.
Comprendre un fonctionnement, ce n’est pas enfermer une personne dans une définition. C’est lui permettre de ne plus y être enfermée.
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L'enfer, c'est les autres… ou l'enfermement en soi ?
Dans une société qui place l’individu au centre, nous sommes invités à chercher en nous-mêmes les solutions à nos difficultés, penchés sur notre nombril, à la fois ingrédients et exécutants d’une recette qu’il suffirait d’appliquer pour être heureux.
Cette quête exclusivement intérieure néglige une évidence : nous nous construisons au contact du monde.
Nos relations, nos expériences, nos rencontres, nos appartenances et les événements qui traversent notre existence façonnent ce que nous sommes, ce que nous ressentons et la manière dont nous agissons.
Peut-on réellement construire son bonheur sans prendre en compte tout ce qui, autour de nous, le nourrit, le façonne ou le fragilise ?
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Le bonheur de soi se vend en public
Mais voilà : le bonheur, censé être une affaire strictement personnelle, à construire au plus profond de soi, doit afficher sa réussite aux yeux de tous.
Le monde extérieur, si déterminant dans ce que nous sommes et ce que nous vivons, se retrouve réduit à un rôle de spectateur.
Sur les réseaux sociaux comme dans la vie quotidienne, chacun expose son épanouissement, sa confiance, son équilibre, une existence accomplie. Le bonheur est une image à entretenir, parfois bien éloignée de ce que nous ressentons réellement.
En exposant notre bonheur comme une réussite, nous contribuons à fabriquer les modèles auxquels d’autres chercheront à se conformer. Nous devenons ainsi les relais de ce qui nous est vendu.
Le bonheur construit à l’intérieur se met en scène à l’extérieur. Il devient une image de marque qui affiche sa réussite.
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L’authenticité inauthentique
À force de nous expliquer comment devenir nous-mêmes, le marché finit par définir ce que nous devrions être. Il nous vend comme « authenticité » une identité qu’il contribue lui-même à fabriquer.
L’authenticité, devenue une condition du bonheur, se retrouve ainsi soumise, elle aussi, à une obligation de résultat.
Cette quête d’un bonheur idéal s’accompagne d’une autre ambition : en maîtriser toutes les conditions. Nous voulons être nous-mêmes, mais selon un modèle. Nous voulons vivre pleinement, mais sans rien laisser au hasard.
Hartmut Rosa, philosophe et sociologue allemand, illustre cette volonté de tout maîtriser par l’exemple de notre rapport au safari : « Nous voulons qu’on nous garantisse que nous verrons un lion, mais il faut aussi qu’on nous certifie qu’il ne nous approchera pas de trop près, que la rencontre ne durera pas trop longtemps (nous voulons quand même être de retour à l’heure pour le dîner) et que nous ne serons pas trempés par la pluie ou brûlés par le soleil au cours de cet épisode. »
Nous voulons l’authenticité de l’expérience, débarrassée de tout ce qui pourrait nous échapper.
L’authenticité inauthentique, c’est vouloir devenir soi-même selon des modèles préétablis, construire son bonheur en faisant abstraction du monde, maîtriser jusqu’à l’imprévisible… puis exposer cette existence comme la preuve d’une liberté accomplie.
Comprendre nos fonctionnements, nos émotions et nos comportements peut ouvrir un autre chemin. Une compréhension vivante, susceptible d’évoluer avec nos expériences, qui élargit notre liberté plutôt que de nous imposer une nouvelle façon d’être.
Apprendre à être soi-même n’a rien d’un aboutissement. C’est une liberté qui se construit, s’exerce et se réinvente au contact des autres, dans un monde qui ne se pliera pas à nos attentes.